RENÉGOCIATION DE L’ALÉNA ET L’IMPACT SUR L’IDE

Les États-Unis demeurent la destination principale pour l’investissement

Le rapport sur l’investissement mondial 2017 (World Investment Report) démontre une légère (2%) diminution de l’investissement direct étranger (IDE) global, mais, en regardait de plus près, on remarque que l’augmentation généreuse de l’IDE vers les économies développées et en transition a compensé pour le déclin de 14% du monde en développement.

Source: ©UNCTAD, FDI/MNE database (www.unctad.org/fdistatistics)
Source: ©UNCTAD, FDI/MNE database (www.unctad.org/fdistatistics)

Depuis 2010, l’IDE intrant des pays membres de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) a augmenté de 63% à 7,8 billions l’année dernière. Cependant, les États-Unis reçoivent la majorité de ces investissements (90% l’année dernière). Globalement, les États-Unis sont le récipiendaire principal des IDE (391 milliards). Si l’on ignore les fusions et acquisitions et autres investissements pour ne considérer que les projets « greenfield », les États-Unis demeurent les premiers en termes de nombre de projets.

 

La renégociation de l’ALÉNA pourrait-elle avoir un impact sur l’IDE en 2017?

Les États-Unis constituent le plus grand investisseur au monde avec des investissements sortants évalués à 303 milliards. Bien que l’ALÉNA comprenne moins de 7% de la population mondiale[1], celui-ci inclut 30% des multinationales – groupe étant responsable de la majorité des investissements étrangers dans le monde.[2]

La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNECED) s’attend à une augmentation de l’IDE global à partir de 2017, mais avise que l’incertitude politique actuelle peut avoir un impact sur le niveau d’augmentation et peut potentiellement ralentir la reprise en 2017. L’une de ces incertitudes est la renégociation de l’ALÉNA. Les décisions de l’administration Trump, telles que l’abandon du partenariat transpacifique (PTP) et la renégociation de l’ALÉNA, contribuent à cette incertitude. Dans son rapport sur l’investissement mondial, la CNECED prévient que si des barrières au commerce sont imposées, celles-ci pourraient mener à une vague de relocalisation vers les États-Unis et à une baisse d’investissements sortant des États-Unis. Même si les trois pays ressortiraient probablement perdants d’une annulation de l’accord, les États-Unis détiennent souvent un plus grand pouvoir de négociation. Ces derniers disposent d’un marché plus important que ceux du Mexique et du Canada et exercent de loin la plus grande dépense de consommation au monde au montant de 14 billions.

Comme l’a souligné Réal Bélanger, Vice-président exécutif, développement des affaires et projets spéciaux chez Héroux-Devtek, « le marché interne canadien est plus restreint pour les fabricants canadiens comparativement au marché américain. C’est un pays avec une population de 36 millions alors que les États-Unis sont 10 fois plus peuplés et que la Chine compte 1,4 milliard d’habitants. Comparativement à leurs homologues, les compagnies canadiennes comptent beaucoup plus sur les exportations… les compagnies américaines, quant à elles, ont la possibilité de croître localement et d’atteindre un chiffre d’affaires plus important avant même d’exporter et d’investir ailleurs. » Considérant les dynamiques uniques de chaque pays, les stratégies d’expansion de compagnies au Mexique, aux États-Unis et au Canada diffèrent grandement les unes des autres.

 

Retour en arrière difficile : les grandes entreprises ayant des opérations dans les pays membres de l’ALÉNA sont plus interconnectées que jamais

Depuis la signature de l’ALÉNA en 1994, les échanges entre les trois pays ont triplé pour atteindre 1 billion USD par année.[3] Les compagnies situées dans ces pays sont passées d’une production pour les autres à une production conjointe. Après plus de 20 ans de libre-échange entre les trois pays, les chaînes d’approvisionnement industrielles sont devenues interconnectées. En effet, certains secteurs manufacturiers tels que l’aérospatiale et l’automobile ont profité de la plus grande région de libre-échange au monde pour restructurer leurs chaînes d’approvisionnement.

En 2011, Christopher Wilson a écrit un rapport pour le Woodrow Wilson International Center for Scholars dans lequel il affirme qu’une pièce automobile peut traverser la frontière jusqu’à 8 fois avant d’être installée dans une usine d’assemblage final. Plusieurs manufacturiers nord-américains sont intégrés verticalement, ce qui implique que les usines des États-Unis et du Canada comptent les unes sur les autres pour les matériaux et la clientèle. Lorsqu’interrogé sur l’impact potentiel de l’annulation de l’ALÉNA, un vice-président d’une entreprise œuvrant dans l’industrie de produits en papier affirme que « pour que nos usines américaines se portent bien, nos usines canadiennes doivent aussi se porter bien. » Si des tarifs devaient être imposés aux usines canadiennes, cela aurait des conséquences négatives sur la rentabilité des usines américaines puisque la chaîne d’approvisionnement n’est pas limitée aux frontières géographiques. Ça n’a pas toujours été le cas; plusieurs compagnies, dont Cascades, ont initialement bâti leurs usines à l’étranger avec l’objectif qu’elles soient des installations manufacturières indépendantes. Tel qu’illustré ci-bas, le commerce au 20e siècle impliquait des échanges complexes de biens, de personnes et d’idées, mais ces échanges se déroulaient principalement au sein d’une seule usine. Aujourd’hui, au 21e siècle, ces échanges complexes de biens et d’information se déroulent au niveau international.[4]

Source: Foreign Direct Investment as a KeyDriver for Trade, Growth and Prosperity: The Case for a Multilateral Agreement on Investment, Richard Baldwin
Source: Foreign Direct Investment as a KeyDriver for Trade, Growth and Prosperity: The Case for a Multilateral Agreement on Investment, Richard Baldwin

L’interconnectivité des usines est non seulement une réalité pour les industries de l’automobile et de la fabrication d’avions, mais aussi pour des industries telles que le pétrole et le gaz. Cynthia Hansen, Vice-présidente exécutive, services publics et opérations énergétiques chez Enbridge, a affirmé que « Il y a un flux naturel de marchandises dans notre industrie à la frontière entre les États-Unis et le Canada. Par exemple, nous exportons du brut du Canada vers les États-Unis et nous importons du diluant qui nous permet ensuite de faire le mélange au Canada. Au fil des années, l’industrie est devenue très interconnectée, au bénéfice des deux pays. Ce libre-échange de marchandises a très bien fonctionné pour Enbridge. » Une majorité d’entreprises en Amérique du Nord ont bénéficié du libre-échange et ont exprimé leurs inquiétudes à leurs gouvernements respectifs.

Tim Johnson, Président de Winpak Heat Seal, un manufacturier d’emballage flexible, gère des usines au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Il affirme « qu’il serait très mauvais pour notre industrie de retourner à un système de tarifs partout. Ce serait probablement plus problématique pour notre usine située en Illinois que pour nos usines au Canada et au Mexique… Terminer l’ALÉNA me semble presque impossible… Être contre l’ALÉNA, c’est dépassé. J’ai du mal à imaginer que la nouvelle génération accepterait une entente moins collaborative que celle qui est en place. Ils chercheront à promouvoir les modèles d’affaires qui sont stimulés pas la collaboration et le monde sera de plus en plus axé sur le marché libre et l’élimination des barrières pour permettre aux compagnies de compétitionner à l’échelle globale. »

Suite à des commentaires émis par l’administration Trump concernant Brexit, bon nombre d’exécutifs craignent un retour du protectionnisme aux États-Unis. Conséquemment, plusieurs compagnies prennent la renégociation de l’ALÉNA au sérieux et, d’ailleurs, certaines filiales de compagnies étrangères au Canada reçoivent des demandes de préparation de plans de contingence de la part de leurs maisons-mères. Malgré l’incertitude et la perception de risque, les compagnies continuent à investir en Amérique du Nord. D’ailleurs, CAI Global a travaillé avec maintes entreprises étrangères qui ont annoncé des projets d’investissement en Amérique du Nord au cours de la dernière année. Les risques politiques sont tout de même pris en considération lors d’une prise de décision d’investissement, mais la raison principale pour laquelle des investissements « greenfield » sont faits à l’étranger est l’accès au marché. Les États-Unis se trouvent également à être l’un des endroits les plus innovants et productifs pour faire affaire d’après le l’indice de compétitivité du World Economic Forum.

Source: World Economic Forum, Global Competitiveness Index 2016-2017
Source: World Economic Forum, Global Competitiveness Index 2016-2017

Bélanger affirme que les négociations de l’ALÉNA « ne les empêcheront pas de considérer des opportunités de croissance aux États-Unis, mais qu’ils seront tout de même plus prudents. »

 

La vérité sur l’ALÉNA: les critiques mitigées démontrent qu’une renégociation peut s’avérer une opportunité

Plusieurs experts sont d’avis que l’ALÉNA a été bénéfique pour les trois pays impliqués, incluant les États-Unis, grâce à l’augmentation du commerce de biens et services. Même si les États-Unis démontrent un déficit commercial par rapport au Mexique, l’ALÉNA a contribué à la croissance de l’économie mexicaine, ce qui a probablement joué un rôle pour la stabilité grandissante du pays, menant à une baisse des traversées clandestines de la frontière vers les États-Unis. Malgré tout, Donald Trump insiste sur le fait que l’ALÉNA est « une mauvaise affaire » et il n’a pas complètement tort. Bill Clinton a prédit que « l’ALÉNA va détruire les barrières aux échanges entre nos trois nations, créer la plus grande zone commerciale au monde et créer 200 000 emplois aux États-Unis d’ici 1995. Les ententes complémentaires sur l’environnement et la main-d’œuvre négociés par notre administration feront de cet accord un atout pour le progrès social et la croissance économique. »

Entre-temps, le président mexicain de l’époque, Carlos Salinas de Gortiari, percevait cet accord comme une opportunité de moderniser l’économie mexicaine pour qu’elle puisse « exporter des biens et non des gens. » Si la croissance économique des 23 dernières années est due à l’ALÉNA ou non est une question controversée jusqu’aujourd’hui. L’écart toujours grandissant entre les riches et les pauvres, certaines études démontrent un impact négatif sur la portion de la population qui dépendait d’emplois moins communs dans les économies développées. Par exemple, une étude de Mark Weisbrot, économiste au Center for Economic and Policy Research (CEPR), évalue à 2 millions le nombre de fermiers opérant à petite échelle qui auraient perdu leurs emplois au Mexique à cause de l’ALÉNA.[5]

Dans le cas du Canada, il était important d’exclure l’industrie laitière de l’ALÉNA et de maintenir un système de quota. Le 15 octobre dernier, lors de la quatrième séance de renégociations de l’ALÉNA, les États-Unis ont offensivement demandé au Canada de renoncer à 10 fois plus que ce qui avait déjà été accordé lors des discussions sur le partenariat transpacifique (PTP), d’après un rapport de la CBC. Lors d’un déjeuner organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), le président d’Agropur a affirmé lors de son discours que ces demandes sont « inacceptables ». Il a cité une étude du Boston Consulting Group qui démontre que 24 000 emplois provenant de régions rurales seraient menacés et qu’entre 2,2 et 3,5 milliards du PIB canadien pourraient être perdus si le système de quota pour l’industrie laitière est aboli.

Si nous sommes d’accord que l’ALÉNA a été bénéfique de manière générale pour le commerce entre les trois partis impliqués, nous pouvons également nous entendre sur le fait que certaines portions de la population en ont souffert. Il est donc primordial pour chaque pays de comprendre l’impact sur chaque industrie et sur chaque région pour gérer les effets négatifs. Il est également important de considérer les renégociations comme une opportunité d’améliorer l’accord actuel et de trouver des manières créatives d’en faire bénéficier le Canada.


 

Isabel Cyr Isabel Cyr, Consultante senior, le Groupe Global Inc.

Isabel Cyr est avec la compagnie depuis plus de 8 ans et se spécialise en sélection de sites. Elle est souvent invitée à des conférences de développement économique pour partager son expérience acquise auprès d’investisseurs qui lui permet de guider des communautés à la recherche de stratégies d’attraction et de rétention d’investissements.

 

[1] Basé sur une estimée de la population 2016 de la Banque Mondiale

[2] Rapport d’investissement mondial 2017 par le CNECED

[3]D’après Affaires mondiales Canada, figures de 2015

[4] Rapport 2013 du World Economic Forum: « Foreign Direct Investment as a Key Driver for Trade Growth and Prosperity: The Case for Multilateral Agreement on Investment »

[5] « Did NAFTA Help Mexico? An Assessment After 20 years. » par Mark Weisbrot, Stephan Lefebvre et Joseph Sammut. CERP. Février 2014.

 

 

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